
Edito No. 220 : Prescription ?
Il y a donc désormais en Suisse des ouvrages qui sont réservés aux lecteurs d’un certain âge. Mais faut-il envisager de proposer certaines manifestations à un public averti ? Il ne s’agit pourtant pas dans ce cas de mentionner les dernières créations d’artistes contemporains dans le genre d’Olivier Py, Warlikowski ou Jan Fabre, mais plutôt de s’interroger sur la pertinence d’interdire aux personnes sensibles la découverte d’une collection au demeurant fort classique. Car il faut désormais admettre que l’expression de fantasmes fait partie de l’arsenal créatif de nombreux artistes et il n’est plus nécessaire de s’en offusquer, sauf lorsque ceux-ci confondent la fiction et la réalité.
Or, il se trouve que l’actualité des expositions fait qu’en ce début d’année 2010 les regards se tournent vers le Kunsthaus de Zurich. Nul doute que l’annonce de la présentation de la Collection Bührle, incluant entre autres des œuvres de Van Gogh, Cézanne, Monet, sans oublier Picasso et bien d’autres peintres célèbres, attirera un très nombreux public vers la vénérable et respectée institution zurichoise. Nul doute également que du côté de la Bahnhofstrasse et de la Paradeplatz on affiche une légitime fierté de pouvoir disposer, à portée du regard, de tant de chefs-d’œuvre et l’on suppose que le vernissage a dû être un grand moment de la vie politico-culturelle de la capitale économique de la Suisse.
Les personnes non averties (?) ont pourtant probablement été surprises de prendre connaissance d’un message d’avertissement proposé par le musée qui affirme que « La collection de l’industriel et historien de l’art (sic ?) soulève la question de l’origine des tableaux et des circonstances de leur acquisition. Celles-ci sont abordées dans l’exposition et les manifestations y afférentes. Une documentation sur l’histoire de cette collection qui, comme nulle autre (resic ?), montre comment on a collectionné en Suisse au 20ème siècle, tiendra compte des plus récents et dramatiques événements. »
On espère donc que quelques historiens se mêleront aux spécialistes d’histoire de l’art pour rappeler le rôle du marchand d’armes d’origine allemande Emil Bührle dont la fortune s’est faite entre autres dans le commerce avec son pays d’origine avant et surtout pendant la Deuxième Guerre mondiale, ce que souligne la lecture de la très modérée (et quelque peu oubliée) Histoire de la neutralité suisse d’Edgar Bonjour. Plus récemment, le Rapport final de la commission Bergier met en évidence le fait que ce même Emil Bührle faisait partie de ces collectionneurs privés qui ont fait preuve d’un « sens critique moins développé » lors « d’achat d’objets de provenance douteuse », contrairement à la plupart des musées helvétiques. De ce point de vue, le souvenir d’une fameuse (et douteuse) vente aux enchères à Lucerne en 1942 se révèle symptomatique d’un comportement faisant fi de toute éthique ou sens moral. Peu d’années plus tard, le début de la guerre froide permettra opportunément de négliger de revenir sur les faits et gestes du magnat d’Oerlikon-Bührle…
Quatre années après sa mort en 1956, la fameuse fondation sera créée à l’instigation de Dieter Bührle, peu de temps avant que l’exportation illégale d’armes à destination du régime d’apartheid de l’Afrique du Sud vaille à celui-ci une condamnation à une peine d’emprisonnement avec sursis assortie d’une amende (cf. Dictionnaire historique de la Suisse).
Mais tout cela est bien vieux, n’est-ce pas ? Seules quelques âmes sensibles seront sans doute concernées…
FF/SCENES MAGAZINE
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